« La laïcité n’est pas un détail », lettre ouverte à Jean-Luc Moudenc de Joël Carreiras

« Monsieur le Maire,

Cette affaire d’écharpe tricolore portée par deux élus pèlerins lors d’une cérémonie religieuse à Lourdes – dont l’un était semble-t-il présent à titre privé et n’avait donc pas à être ceint de votre représentation – a défrayé la chronique des réseaux sociaux. L’émoi fut tel que vous avez cru utile de sur-réagir et de susciter pour le coup un émoi plus grand encore à travers deux messages sur twitter postés le 17 aout dernier.

Que nous dites-vous : « Que les tenants de l’Opposition municipale, par cette polémique inutile, démontrent leur difficulté à parler de vrais sujets pour les Toulousains ». J’ai envie de dire chiche. Mais était-il dès lors si important pour les toulousains d’être représentés par des élus avec écharpe à un office catholique… à Lourdes ?
La laïcité et son corollaire la neutralité, pour les toulousains, avec ce qu’elles réclament de probité et d’exemple dans les comportements, seraient-elle en définitive et par les temps qui courent un sujet subalterne à l’actualité subsidiaire ?

Vous poursuivez votre propos en stigmatisant « un fond de sectarisme anti-catholique » et en relatant « une carence en culture religieuse & historique ». Pourquoi de tels arguments dès lors que sont invoqués les principes de la laïcité ? Ne sont-ils pas révélateurs de votre propre confusion dès lors que l’on s’inquiète en conscience de tous les signes qui la fragilisent. Je les trouve pour ma part très signifiants.

Il n’est pas demandé aux élus de devenir athées mais juste laïcs. Laïcs et vigilants face aux inconséquences dans la pratique, face aux concessions de détail, face aux hypocrisies masquées sous le nom de respect des traditions ou des convictions intimes qui, d’où qu’elles viennent, ne font qu’accroitre aujourd’hui la fragilisation de l’esprit public. Non. Cette affaire n’est pas picrocholine car son motif n’est ni obscur, ni insignifiant.

La carence n’est pas celle que vous prétendez déceler dans la culture religieuse de vos opposants. La carence est davantage celle d’un esprit public vacillant. Il réclame moins de votre part des leçons de catéchisme qu’une vigilance de tous les instants à ne pas souffler sur le feu des passions privées et religieuses. Ce n’est pas ce que vous faites. Je le regrette. Il n’y a pas, sur ce sujet, « les sachants et les ignorants, ceux qui détiendraient la vérité et ceux qui seraient dans l’erreur »*.

Il vous suffisait d’admettre pourtant qu’un élu présent à titre privé lors d’une cérémonie religieuse n’avait pas à porter l’écharpe tricolore. Il vous suffisait d’admettre que la ville de Toulouse avait mieux à faire que d’être représentée, la République en bandoulière, au premier rang d’une cérémonie religieuse organisée par une confession à 170 km de Toulouse. Au nom de quoi et de quels intérêts ? De l’intérêt public ?

Au lieu d’admettre cela, vous avez aggravé l’émotion sincère de nombreux toulousains plutôt que de les rassembler sur cette cause essentielle pour notre république. Vous avez en effet rajouté : « Dans le monde et la France de 2018, les inquiétantes atteintes à la laïcité ne concernent plus la religion catholique. Chacun sait que ces problèmes sont ailleurs ! Certains refusent de le reconnaitre et restent sur une vision de la fin du 19eme siècle. » Après le catéchisme, voilà que vous décernez des brevets d’archaïsme.

N’est ce pas une vision erronée que de développer ainsi une approche sélective ?  Oui. Les temps sont troubles Mais la vertu d’un principe est qu’il s’applique indistinctement. Nous devons tous assumer la vision de « la fin du 19ème siècle ». C’est à dire celle de la loi de 1905. Celle de la sécularisation de nos institutions publiques.

Que vous le vouliez ou non, à trop instiller l’idée d’un dépassement de la question pour une confession plutôt que d’autres – et tout cela pour justifier simplement une présence sur un lieu de pèlerinage – vous disqualifiez de fait une neutralité nécessaire.

La vérité, me semble-t-il, est votre conception même de la laïcité. La laïcité n’est pas une arme dont on règlerait l’intensité de l’effet à la proportion de la menace. Elle est tout simplement un principe, une neutralité. Elle est ce que désigne sa racine latine, le commun.

* comme l’a justement souligné le député toulousain Mickael Nogal »

 

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