Pierre Cohen : « Sur la situation financière de Toulouse, Moudenc est dans le mensonge » [France 3]

Au lendemain de l’interview que nous a accordé Jean-Luc Moudenc, deux mois jour pour jour après sa prise de fonction comme maire de Toulouse, nous avons interrogé son prédécesseur Pierre Cohen. Il répond aux accusations notamment liées à la situation financière de la ville. Il parle aussi de son travail de recomposition de l’opposition et évoque… les municipales de 2020.

Quel regard portez-vous sur les deux premiers mois de Jean-Luc Moudenc comme maire de Toulouse, vous l’ancien maire ?
Il y a beaucoup de postures et quelques contradictions. La première contradiction, c’est qu’il avait annoncé un audit financier et que sans même attendre les résultats de cet audit il annonce des chiffres qui sont faux. La deuxième c’est qu’il annule des projets soi-disant pour faire des économies en prétextant qu’il n’était pas au courant de la situation budgétaire. C’est un mensonge car nous on sait qu’il était parfaitement au courant. Parallèlement il engage des dépenses, liées à des choix politiques, comme le recrutement de nouveaux policiers municipaux.

La question de la situation budgétaire est d’ailleurs celle qui vous oppose le plus depuis deux mois. Alors d’après-vous quelle est-elle ?
La première chose à savoir c’est qu’il a lui (NDLR : Jean-Luc Moudenc) sa part de responsabilité : quand on est arrivé en 2008, il avait mis la ville dans une situation financière confortable mais la dette était reportée sur le Syndicat Mixte des Transports en Commun (SMTC). Il a permis au conseil général d’en sortir sans payer sa part de la dette, soit environ 600 millions. Et le Conseil général apportait chaque année 32 millions d’euros au budget de fonctionnement. Dès le début de notre mandat en 2008, la ville et l’agglomération ont du prendre cela à leur charge. Alors oui on a grignoté dans l’épargne pour multiplier par trois la participation au financement des transports de la communauté urbaine, 105 millions au lieu de 32 millions. Alors si nous avons touché à l’épargne de la ville, c’est à cause de sa faute politique. De cette « bombe » que l’on a découvert en 2008.
Deuxièmement, on assume les six dernières années, au cours desquelles on a considéré que Toulouse était en retard : c’est vrai qu’on a rajouté sur 4 ans 60 millions d’euros d’investissements qui n’étaient pas prévus dans notre projet pour rénover 175 des 200 écoles de la ville. Mais c’était un choix politique de service public et d’ambition d’éducation pour la ville.
Le troisième point c’est la baisse des dotations de l’état : on ne voulait pas augmenter la fiscalité et dans le même temps nous voulions continuer d’investir pour irriguer l’économie locale. Donc soit on réduisait le service public soit on avait un recours à l’emprunt. Comme la ville n’était pas endettée, ce n’était pas dangereux de recourir à l’emprunt. Fin 2013, on a emprunté 15 millions d’euros. Et pour 2014, il faut emprunter un peu. On assume ce choix.

Jean-Luc Moudenc dit que vous avez « arrosé » financièrement les associations durant les 3 premiers mois de l’année 2014, en pleine campagne des municipales. Que répondez-vous à cela ?
Jean-Luc Moudenc veut faire croire que nous avons vidé les caisses. Mais de janvier, au moment du vote du budget, jusqu’à l’élection, il n’y a eu qu’un seul conseil municipal où l’on a voté les subventions aux associations, comme il l’avait fait il y a 6 ans. J’insiste là-dessus. Si on avait attendu la fin des élections, elles auraient touché l’argent en avril ou mai et certaines auraient connu de vraies difficultés. La liste est publique : c’était uniquement du renouvellement. Il n’y a eu aucune nouvelle association par rapport à l’an passé.

Et sur les promesses d’embauche ?
C’est l’arroseur qui voudrait nous arroser. C’est du mensonge. Depuis le début de ma carrière politique, je n’ai jamais promis d’embauche à qui que ce soit. Alors que eux, on sait que certains à qui ils ont fait des promesses sont déjà venus leur demander des comptes. Qu’il ne vienne pas trop sur ce sujet polémique parce que sa campagne a été faite de promesses, de démagogie et de clientélisme. Avec nous, si vous avez besoin d’une place en crèche, c’est uniquement sur critères, si vous ne les avez pas, vous n’entrez pas. Il n’y a pas de match nul sur ce sujet. Jamais je n’accepterai ces accusations.

Dans l’interview qu’il nous a accordée, Jean-Luc Moudenc dit aussi qu’il n’a fait que « reconduire à l’identique ce qui était en place sous (son) prédécesseur » concernant les logements de fonctions pour certains membres de son cabinet. Comment réagissez-vous ?
Là aussi c’est un mensonge. Justement quand on est arrivé en 2008, on a retiré cela. La délibération que nous avions prise ne concernait que le directeur général des services et le directeur général adjoint. Et encore, ils payaient les fluides (gaz, électricité). Cela tranche avec le discours ambiant soucieux des deniers publics. Certes, c’est légal. Mais c’est un symbole d’incohérence.

Revenons au regard que vous portez sur les deux premiers mois du maire et de son équipe. Il semble faire la politique pour laquelle il a été élu non ?
Oui, une politique de droite. Mais rapidement, il faudra qu’il avance sur le financement de son projet. C’est vrai que nous n’avions pas de « grands projets », mais tout était financé et finançable. Il devra par exemple réviser le plan de déplacement urbain (PDU) pour intégrer la future 3ème ligne de métro et il lui faudra montrer sa capacité à la financer : le nouveau PDU pèsera sans doute 2,5 milliards contre 1,4 actuellement. C’est pas avec les 300 ou 400 millions économisés par la suppression du prolongement du tramway qu’il va trouver l’argent.

Quelle est votre réaction à la décision de Jean-Luc Moudenc de recruter de nouveaux policiers municipaux et d’armer la police municipale ?
Là aussi, il y a contradiction : alors qu’il parle d’économies, il va augmenter la masse salariale de la ville comme d’ailleurs il l’avait fait en 2007-2008 avec une croissance supérieure à ce que nous avons fait ensuite pendant 6 ans. Mais sur le fond, je ne pense pas que plus de policiers municipaux et plus de caméras, évitent les crimes comme on a connu ces dernières semaines ou font baisser la délinquance. A Nice, il y a beaucoup de policiers municipaux, beaucoup de caméras et aussi un fort taux de criminalité.
Après on risque de revenir à une situation antérieure à 2008 : celle où l’on ne sait plus qui doit faire quoi entre police nationale et police municipale. Les fameuses « brigades d’intervention rapide » pourraient se retrouver face à des situations trop compliquées pour des policiers municipaux alors que c’est du ressort de la BAC par exemple. C’est un vrai danger.

Deux mois après les élections, quelle analyse faites-vous de la campagne, des erreurs et quelle part en portez-vous ?
D’abord, il y a eu le tsunami national et il ne faut pas le négliger. Ensuite, il y a la division de la gauche à Toulouse : les Verts ont voulu l’autonomie mais ont eu une double défaillance en ne parvenant pas à imposer leurs thèmes dans la campagne et en ne faisant pas un score très important. Après il y a d’autres parties de la gauche qui ont fait une campagne sur des thèmes nationaux.
Mais il y a nos propres responsabilités. Déjà, pendant le mandat, on a sans doute fait trop de choses à la fois, à marche forcée, pour atteindre notre ambition de faire de Toulouse une référence. Avec aussi une vision trop métropolitaine sur les thèmes des transports ou du logement. Peut-être les élus, et donc moi-même, avons nous également été trop impliqués dans nos dossiers et notre travail. Nous n’avons pas assez serré de mains sur le terrain.
Et puis, il y a eu la campagne : de juin 2013 à l’élection, on a eu l’assurance qu’on allait gagner alors on n’a sans doute pas mis assez de hargne dans la campagne. Il y avait les sondages, mais aussi le porte à porte avec les gens : il n’y avait aucun rejet.
Jean-Luc Moudenc lui a été bien démago avec tous les antis : anti-tram, anti-densification, anti-BHNS. Il a fait une liste des antis.
Et dans un climat de désespérance, les électeurs de gauche sont restés à la maison, les électeurs de droite eux se sont mobilisés avec notamment le poids des miitants anti-mariage pour tous.

Dès sa défaite en 2008, Jean-Luc Moudenc s’est lancé en campagne pour reconquérir le Capitole. Pourquoi la gauche ne fait-elle pas pareil en 2014 ?
C’est justement la différence entre la droite et la gauche. Et nous sommes conformes à nos valeurs : ce n’est pas un homme seul qui décide, nous avons aussi une stratégie d’union. Et puis il ne faut pas oublier qu’il a bénéficié d’un poste de contrôleur général économique et financier donné par Sarkozy avec un salaire confortable. Il avait les moyens de faire campagne.
Si j’ai souhaité prendre la présidence du groupe socialiste à la mairie, c’est avant tout pour défendre notre bilan et le projet que nous portions. Lui, veut nous disqualifier et nous attaquer, souvent avec des mots blessants.
Et puis, il faut créer la dynamique avec le reste de l’opposition et être vigilant sur l’attitude de la ville vis à vis d’un gouvernement de gauche qui a beaucoup apporté aux collectivités.
C’est le but des trois premières années. Et le paysage politique, national mais aussi régional va évoluer. Nous aurons alors tout notre temps pour savoir qui sera le meilleur pour mener la reconquête.

Ce ne sera pas un peu tard ?
Vous savez en 2007 personne ne pensait que je serai le candidat désigné par le Parti socialiste pour les municipales à Toulouse. Début 2008, personne ne me voyait maire de Toulouse et pourtant j’ai gagné en mars 2008. S’il y avait l’homme providentiel alors oui. Mais il n’y a pas d’homme providentiel.

Excluez-vous de vous représenter en 2020 ?
Non. Je n’exclus rien du tout. Ce sera peut-être moi ou un des élus actuels de l’opposition. Ou l’un des députés du département, ou de la région, ou un autre maire de la métropole, ou un président d’université, ou un avocat… Si on comptait tous ceux qui y ont pensé… Mais ce n’est pas ça l’important. L’important, c’est de se donner les conditions de la reconquête.
Et puis vous savez je n’ai pas voulu faire comme Lionel Jospin, pour lequel j’ai d’ailleurs beaucoup d’admiration. Mais en 2002, il y a eu une sorte de vide. Moi je n’ai pas voulu laisser la chaise vide, pour pouvoir travailler avec les autres élus de l’opposition à un projet. Ça ne veut pas dire que je serai le candidat. Mais je le répète, je n’exclus rien.

Propos recueillis par Fabrice Valéry.
Article publié par France 3 le 5 juin 2014